Interview de Francis Huster
(Président du XIème Festival du Cinéma Russe à Honfleur)
Est-ce exact que vous avez des origines russes ?
Ma grand-mère était russe et habitait Moscou ; elle a épousé un polonais , ils sont partis en Allemagne puis en France où mon grand-père s'est engagé en 14-18 dans l'armée française, il a donc fait la guerre et mes grands parents sont restés en France où ma mère est née. Par conséquent, j'ai par ma mère , un tiers de sang russe, un tiers de sang polonais et je crois que c'est la partie de mon sang qui me touche le plus. Du côté de mon grand-père paternel j'ai du sang roumain et français.
Vous étiez donc familier de la littérature de ces deux pays ?
Ce qui m'intéressait dans la littérature polonaise c'était la férocité et la lucidité par contre je détestais l'orgueil. Ce qui m'a beaucoup touché dans la littérature russe c'est la solitude.
On est toujours seul avec soi-même quand on est russe, c'est très particulier :
quand on est dans les profondeurs de l'âme humaine on ne partage pas forcément avec les autres. Je suivais toujours la direction d'acteur : à chaque fois que j'attaquais une oeuvre russe, si le personnage sombrait, il ne voulait pas entraîner les autres, si le personnage montait, les autres ne voulaient pas s'accrocher à lui. Les petits personnages dans la littérature russe, par exemple, si désespérés qu'ils soient ne veulent pas entraîner celui qui réussit dans leur désespoir et vice versa.
La Russie est un pays d'avenir parce que c'est un pays incontrôlable...
Vous avez donc un intérêt particulier pour le cinéma russe.
C'est plus qu'un intérêt particulier : le rôle d'un acteur moderne est tout à fait différent si on le compare aux responsabilités d'un acteur du passé. Depuis une dizaine d'années l'Europe se construit et elle se construit avec la Russie. En tant que défenseur à 100% de l'Europe de demain, j'essaie de la construire aujourd'hui et pour la construire je conçois l'ACTEUR comme une poupée russe dans laquelle se trouvent toutes les les cultures européennes de différentes tailles, la plus précieuse n'étant pas forcément la plus importante, la plus grande.
L 'homme de demain a à la fois du sens culturel français, mais aussi finlandais, anglais, allemand et russe. Je suis pour une Russie européenne et pas asiatique , je suis pour une Russie qui défend les valeurs qui sont celles de la Russie.
D'ailleurs le Festival de cette année marie à la fois très intelligemment la Russie d'hier et la Russie de demain. La Russie d' aujourd'hui a probablement le devoir de réunir la Russie du passé et la Russie de demain. Quand elles seront réunies, alors la Russie d'aujourd'hui sera gagnante.
Si la Russie d'aujourd'hui n'arrive pas à les réunir il n'y aura pas de Russie. Je suis pour une Europe ou chaque partie de cette Europe, comme tout notre corps a une fonction bien particulière mais la fonction de la Russie dans l'Europe de demain elle passe par la culture russe.
Je ne crois pas qu'il y ait un oeuvre plus moderne que celle de Guerre et Paix de Tolstoï.
Je ne crois pas qu'il y ait une oeuvre plus moderne dans la psychologie humaine qu'Anna Karenine; je ne trouve pas qu'il y ait une compréhension humaine plus forte que les frères Karamazov ou Crime et Châtiment de Dostoïevsky , je peux en citer beaucoup d'autres, je ne trouve pas qu'il y ait une féminité plus évidente que celle de Tchékhov. Je pense qu'il faut lui donner le courage de refuser l'avenir sans les bases du passé.
Si la jeunesse russe tire un trait sur le passé, elle se suicidera.
Je trouve que le rôle du cinéma russe est justement de faire resurgir, comme des profondeurs de la mer, tout ce qui fera la force du cinéma de demain. Certainement pas de copier en référence ce qui s'est fait avant, ni d'humilier tout ce qui peut se créer plus ou moins maladroitement demain, et je pense qu'il y a dans ce Festival , cette année, justement, matière à croire dans le cinéma russe de demain.
Le monde entier, culturellement, politiquement, scientifiquement, n'est qu'une immense galaxie.
Il y a ce qu'on pouvait appeler le système américain et l'invisibilité asiatique. Comme un iceberg, l'invisibilité asiatique, chinoise, hindoue, japonaise, coréenne, avance sur le Titanic européen. Si l'Europe ne voit pas cet iceberg avancer, elle n'existera plus. Je pense qu'il est temps, sans mépriser qui que ce soit, de commencer par nous-mêmes, européens, à nous estimer au lieu de nous combattre. Je pense que la meilleure arme que nous ayons pour avoir respect du bloc du système américain ou celui de l'iceberg asiatique est de fonder une Europe basée sur les valeurs humaines, essentielles, culturelles et c'est là où le Cinéma a une importance capitale . Il faut réinventer la femme russe, le couple russe, le rapport homme/femme dans la société russe cela , par le cinéma.
C'est pour cela que je suis extrêmement vigilant sur ce qu'on va voir pendant ce Festival. Ce n'est qu'une goutte d'eau dans l'océan mais petite goutte par petite goutte, la Russie culturelle va sortir de son enfermement. Il faut revisiter les monuments culturels russes, musicaux, littéraires,théâtraux ou cinématographiques.
Il faut les revisiter et non pas les laisser comme des monuments figés. Un jeune de 18 ans qui veut faire du cinéma et ne revisite pas Eisenstein ou Galatazov ou d'autres (je n'ose pas parler de Bondartchouk, parce qu'il est invisitable, c'est une oeuvre en elle-même comme Beethoven, on l'accepte ou on la nie, mais c'est une oeuvre en soi, si on la revisite c'est pour comprendre pourquoi elle a été telle quelle).
Mikhalkov a déjà été très influencé par l'Europe, Kontchalovsky et beaucoup d'autres par le système américain. Je pense qu'en revisitant le cinéma du passé on construit le cinéma de demain et non pas, et j'insiste là-dessus, en copiant le cinéma d'aujourd'hui. Le cinéma c'est quoi ? C'est mettre en ombre et lumière la vraie vie et non pas mettre en ombre et lumière la fausse vie du cinéma. Le cinéma a été pulvérisé par la télé qui nous a proposé tous les jours de images de la vraie vie. Le cinéma de maintenant ne peut plus être ce qu'il a été, il a besoin d'être la vraie vie parce qu'on a la téléréalité qui nous montre la "vraie vie" - mensongère, mais vraie vie. Quand il y avait en musique une grammaire, un solfège musical inventé par des compositeurs , Vivaldi, Bach, Mozart, Beethoven, Mahler et tant d'autres, le rythme ne correspondait absolument pas au rythme du phrasé humain, c'était un monde à part qui séduisait l'oreille musicalement : il entraînait dans un rythme de sensualité qui n'avait rien à voir avec notre monde ; à partir d'un certain moment la musique a été obligée de retourner dans le rythme de la vérité humaine. Les gens du quotidien ont imposé au compositeurs de musique qui ne pouvaient plus faire de l'opéra, leur rythme, leur phrasé.
Le rap a été imposé par la jeunesse, le jazz avait été imposé par elle de même que le rock ou le pop. Le cinéma, comme la musique est une question de solfège : monter un film, le couper c'est rendre un solfège à quelque chose qui n'a rien à voir avec la vraie vie. Dans le cinéma on peut faire un plan-séquence, c'est rarissime, on s'embête au bout de trois minutes de plan-séquence, on fait du faux, on fait du montage , on prend ce regard, on prend cette émotion, on fait un solfège. Quand on regarde les différents metteurs en scène, on voit que la différence entre eux tient dans le rythme, dans le solfège ; or, il se trouve que, que ce soit le solfège, c'est à dire le montage ou que ce soit le jeu des acteurs, (là aussi les acteurs ont leur solfège avec leurs yeux, avec leur corps avec la façon de parler haute ou basse) le solfège de l'interprétation cinématographique, photo, son, musique, image, doit ressembler, se rapprocher du solfège réel de notre vie.
Il se trouve que quand, par exemple, on voit certains chefs-d'oeuvre de la littérature ou de la musique ou du théâtre, et qu'on les réinvente , cela veut dire qu'on change leur rythme ; quand vous écoutez l'interprétation d'une symphonie de Mozart par Karayan, elle n'a rien à voir avec celle d'Abado, tout à coup on trouve la même oeuvre avec une durée différente et je trouve que le cinéma soviétique n'a pas réinventé son solfège d'aujourd'hui, son solfège quotidien, et que le cinéma soviétique est mort et qu'il faut maintenant un cinéma russe qui réinvente en dehors des règles académiques et des lois , comme le théâtre français avec Marivaux et Beaumarchais a réinventé un théâtre en dehors des règles de Molière, Racine, Corneille et des autres, c'est pour cela qu'il a eu sa force.
Il faut que le cinéma russe réinvente son propre solfège et je pense que le solfège du cinéma russe, c'est le solfège quotidien de la vie.
Le problème du cinéma russe d'aujourd'hui,c'est qu'il est , pour l'instant, bâtard, pour la plupart des films qui nous parviennent, parce que ce sont des films qui font référence au système américain, ou paradoxalement - et c'est incroyable - à l'invisibilité asiatique. Il y a, dans certains films russes un côté coréen dans la rapidité des montage, dans la rapidité des couleurs, dans l'amalgame des personnages secondaires qui ont beaucoup trop d'importance dans une espèce de kaléidoscope asiatique où il faut tout montrer, tout faire, tout expliquer, tout voir ; il y a aussi un système de référence au système américain par un côté irréel et un peu manichéen dans un scénario avec des bons et des méchants, avec, dans les rapports homme/femme, un côté sexiste et abrupt.
lire la suite
|