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décembre 2007 - objectif cinéma


Rencontre : Francis Huster et le doublage


C’est lors du petit déjeuner Presse de présentation du 8ème Festival International Musique et Cinéma (du 14 au 18 novembre 2007 à Auxerre) que nous avons eu le plaisir de rencontrer Francis Huster et de parler avec lui de notre sujet de prédilection : le doublage. Huster est un acteur dont la voix, le phrasé et le timbre sont très reconnaissables. Claude Lelouch, avec qui il a tourné plusieurs fois, n’a-t-il pas dit : « Francis, je pourrais le diriger au casque ».

En cette fraîche matinée du 25 octobre, nous nous dirigeons d’un bon pas vers le Cristal Baccarat Room, dans le 16ème arrondissement de Paris, pour assister à la présentation à la presse de la nouvelle édition du Festival de musique de film d’Auxerre. Arrivés sur place, nous saluons notre ami Stéphane Lerouge – grand voxophile - et programmateur musical du Festival.

Nous apercevons aussi en retrait Francis Huster, éternel jeune homme un peu timide, qui est président du festival cette année et nous confions alors à Stéphane que Francis Huster a fait du doublage, puisqu’il a doublé Robert de Niro dans le film 1900, de Bertolucci, en 1976. Stéphane se propose alors de faire les présentations. [Tout devient alors un peu surréaliste, nous allons rencontrer cet acteur et lui parler d’un sujet qui va certainement l’étonner, et lors d’une occasion qui n’a – a priori - pas de rapport si ce n’est que le doublage est – à nos yeux - « l’âme d’un film » tout comme la musique l’est pour le film qu’elle illustre…]


HUSTER, DE NIRO, 1900, LE DOUBLAGE…
Francis Huster est étonné que l’on se rappelle qu’il a doublé ce grand acteur américain. Il nous confie que c’était la première fois qu’il faisait du doublage et qu’il en a gardé un très bon souvenir. C’est Bertolucci qui s’est souvenu de lui et lui a proposé ce doublage car tous deux s’étaient déjà rencontrés lors de la préparation du film Le dernier tango à Paris (1972) dans lequel Huster devait avoir un rôle, qui a échu finalement à Jean-Pierre Léaud. Huster nous dit qu’il a été dirigé pour ce doublage par le réalisateur Alain Cavalier et il essaie de se rappeler les autres comédiens qu’il a côtoyés sur ce doublage : Dominique Sanda, Gérard Depardieu… Nous évoquons ensemble les grandes voix du doublage et Huster, emballé, nous parle de Claire Guibert qui doublait Marilyn Monroe, Raymond Loyer qui prêtait sa voix à John Wayne et aussi de Roger Rudel, la célèbre voix de Kirk Douglas. Au sujet de Rudel, il pense d’ailleurs que c’est sous sa direction qu’il a fait son deuxième et dernier doublage, un film dans lequel il prêtait sa voix à Robert Powell, qu’il avait rencontré sur le tournage de Jésus de Nazareth (1976) de Zeffirelli.

A propos du phénomène de prendre des acteurs connus pour faire du doublage, nous lui soulignons qu’il est souvent dérangeant pour le spectateur de reconnaître la voix d’une vedette française sur une star étrangère. Face à l’argument de l’exemple (le plus terrible selon nous) de Gérard Depardieu doublant Kenneth Branagh dans Henry V (1989), Francis Huster, d’une grande honnêteté intellectuelle, convient que les comédiens habitués au doublage ont souvent un souffle, un phrasé très particulier que n’ont pas ceux qui en font rarement. A fortiori, avec la technique de la bande-rythmo, laquelle peut être redoutable pour un acteur expérimenté mais non habitué de l’exercice.

Toujours à propos de doublage, Francis Huster, qui est décidément un comédien passionné par son métier (il en parlerait des heures) doublé d’un homme charmant et d’une grande simplicité (il vous tutoie facilement) nous dit : « Tiens, c’est drôle que tu me parles de doublage car juste ce matin, on a appelé Cristiania (Réali, son épouse) pour lui demander si elle souhaite doubler Nicole Kidman dans un prochain film ». Un scoop non ?


A PROPOS DE LA DIRECTION DU DOUBLAGE DE 1900
L’occasion de cette rencontre avec Francis Huster est trop belle pour ne pas évoquer plus en détail le doublage du 1900 de Bertolucci. Durant 15 semaines, le réalisateur Alain Cavalier a dirigé la VF de 1900. A ce sujet, Bertolucci a déclaré : « La sensibilité d’Alain Cavalier a enrichi la version française de Novecento. Il a travaillé la matière des voix, sans user d’accents français précis et a remarquablement réussi à traduire le charme italien des dialectes, l’opposition des parlers bourgeois et paysans. »

Ce qui est plus dérangeant, c’est qu’il ajoute : « Il a essayé d’avoir des acteurs plutôt que des doubleurs. » M. Bertolucci aurait dû savoir que, dans l’industrie du doublage français, on n’emploie que des comédiens professionnels de talent et que le terme de « doubleurs » signifie « la société de doublage ». C’est le genre de réflexion qui agace, surtout venant d’un grand réalisateur tel que lui. S’il s’était plus renseigné, il aurait appris que le comédien André Valmy, qu’il a choisi (lui ou Alain Cavalier) pour prêter sa voix à Sterling Hayden, n’est autre qu’un de nos plus brillants « doubleurs » comme il aime si bien le dire… Dans ce film, chaque acteur, quelle que soit sa nationalité, s’exprime avec sa propre voix. Il n’y a en effet pas de vraie version originale puisque même la version italienne est entièrement doublée La version anglaise a l’avantage d’être le plus en « son direct », grâce à la participation des acteurs américains, français, et certains italiens qui ont tourné en anglais. A part Dominique Sanda et Gérard Depardieu qui ont tourné en anglais et se sont doublés en français, les autres comédiens choisis pour doubler le film ont été Jean-Pierre Kalfon (Donald Sutherland), Maurice Garrel (Burt Lancaster), Michel Piccoli (Romoli Valli), Judith Magre et bien sûr Francis Huster (Robert de Niro) comme nous le disions plus haut.

Le doublage de ce film a été une prouesse technique comme l’explique Alain Cavalier : « J’ai voulu donner aux spectateurs français l’impression du direct en ancrant les voix dans les bruits et la musique (et non en les plaquant sur, comme dans le doublage), en faisant répéter puis jouer les comédiens, en travaillant sur les voix, les façons de le dire, les langages, afin de donner l’équivalent français le plus crédible possible de la matière italienne, parce que 1900 est un film sur les paysans parmesans et sur l’Emilie. »

Pour conclure, Alain Cavalier ajoute à propos de son doublage : « Un tel travail développe énormément l’oreille et fait prendre conscience du destin international d’un film. Dans ce cas particulier, on ne pourra pas dire, je crois : doublage égal trahison. Je conseille même très vivement de voir la version française car on voit mieux le film si on ne passe pas la moitié de son temps à lire les sous-titres ; on en saisit mieux les subtilités. »

A ces propos, nous pourrions préciser à M. Cavalier qu’un travail presque similaire peut être fait dans le doublage « traditionnel ». Certes, à notre époque, on ne fait plus répéter les comédiens comme cela était souvent le cas au début du doublage mais, comme la synchronisation s’effectue principalement avec des professionnels chevronnés (adaptateurs, directeurs artistiques, comédiens et techniciens), le résultat est souvent très bon. Evidemment, on peut dire qu’il y a trahison dès qu’il y a transposition entre VO et VF mais ne peut-on dire aussi la même chose à propos du travail de M. Cavalier, aussi consciencieusement qu’il ait été fait ? En revanche, là où nous rejoignons tout à fait Alain Cavalier, c’est sur le fait que les sous-titres tuent l’image. Hitchcock le disait déjà. En définitive, M. Cavalier ne serait-il pas devenu grâce à cette expérience un défenseur du doublage de qualité ? [Cela tombe bien car nous aussi !]

François Justamand

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