« Guitry avait un côté Zidane »
ENTRETIEN
Francis Huster aime la vie, le football, le théâtre et Sacha Guitry, qu’il défendra demain sur les planches valaisannes. L’acteur français est intarissable sur ces sujets qu’il dissèque ici avec lyrisme et à grand renfort de métaphores footballistiques.
Pourquoi une telle fascination pour Guitry ?
J'ai écrit une pièce sur Mahler, une autre sur Camus. Quand j'ai voulu m'intéresser à un comédien, Sacha Guitry, ce monstre sacré, s'est imposé comme une évidence. En mars, j'ai publié Sacha le magnifique, sa biographie. Avec Feydeau, Guitry est l'auteur comique le plus important du XXe siècle. Arletty, à qui il avait demandé de l'épouser, m'avait énormément parlé de lui. Tous ceux qui m'ont appris ce métier, à commencer par Jean-Louis Barrault, le révéraient, lui et sa volonté de ne faire que ce qui nous motive, de viser un partage immédiat avec le public…
Une philosophie proche de la vôtre ?
Elle rejoint effectivement ma vision du théâtre : allier l'aristocratie du grand répertoire classique à un profond sens populaire proche du one-man-show. Il y a deux ans, nous étions partis pour 30 représentations. Celle de Saint-Maurice sera la 309e! On n'est jamais lassé avec Guitry. Comme Molière, c'est beaucoup de trac avant la représentation et énormément de plaisir pendant. Le théâtre, c'est comme le foot, ça doit être avant tout un plaisir. Les acteurs se renvoient la balle sous la direction de leur entraîneur, le metteur en scène. Ce genre de pièce ne peut se jouer qu'avec le public. En Suisse, il y a une vraie audience pour ça, mais les spectateurs sont difficiles à séduire.
Surtout qu'incarner le « Maître » dans son propre rôle n'est pas chose aisée…
Derrière une image de dilettante se cachait un grand travailleur. Guitry avait un côté Zidane. Il représentait la France dans le monde. Partout, il jouissait d'une grande popularité. Avec lui, il faut toujours être au mot près, car il existe une musique du texte à respecter. Comme dans tout jeu, il y a lutte contre le temps. Ici plus qu'ailleurs. L'humour de Guitry ne va pas sans cynisme ni cruauté. Comme Marivaux, il juge l'âme humaine. Il porte notamment un regard décalé sur le couple. Guitry est persuadé que l'homme et la femme ne peuvent vivre ensemble mais ne peuvent se passer l'un de l'autre. Comme nous !
Vous êtes vous inspiré du film Roman d'un tricheur, réalisé par Guitry lui-même en 1936 ?
Pas vraiment, même si c'est l'un des dix plus importants de l'histoire du cinéma. Guitry y a inventé le flash-back et la narration décalée. La nouvelle vague en avait fait sa référence. Orson Welles lui-même s'en est inspiré pour Citizen Kane. Mais ce film est désenchanté, quand la pièce, elle, est un feu d'artifice véhiculant de vraies valeurs. Face à la guerre et aux horreurs du monde, il faut trouver une raison de vivre. Pour Guitry, ce sera le bonheur et le plaisir. Ses pièces sont des fleurs! S'il est important d'énoncer et de dénoncer le mal, il l'est également de sublimer le beau. Se battre pour la beauté, ce n'est pas être dans la légèreté. Au contraire, c'est tout à fait politique. Certains auteurs rendent intelligent. Guitry est l'un d'eux.
Si vous deviez ne retenir qu'une seule de ses fameuses citations ?
(Sans hésiter) « Amusez-vous. Foutez-vous de tout. La vie, entre nous, est si brève… ».
Laurent Grabet
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