médias » presse

25 juin 2010 - le populaire


Entretien avec Francis Huster avant sa représentation à Bellac


Avec "Traversée de Paris" de Marcel Aymé, Francis Huster ouvrira ce samedi le 57e Festival de Bellac. Dans les pas de Louis Jouvet. Le comédien donne d'ailleurs un sens particulier à cette unique représentation donnée à guichets fermés.

Francis Huster est un homme de théâtre comblé.

Fraîchement nommé à la tête du Centre dramatique national-Les Tréteaux de France, il devient le chef d'une troupe itinérante, réalisant ainsi l'un de ses rêves les plus chers. A Paris, au Théâtre de la Gaîté Montparnasse, il vient aussi de créer "Sacha Le Magnifique", spectacle où il incarne Sacha Guitry.
Demain à Bellac, il jouera "Traversée de Paris", monologue qui connaît un vif succès et l'entraîne dans une grande tournée de cent représentations. Avec ce spectacle, il porte à la scène deux textes de Marcel Aymé, "Le Chemin des écoliers", roman paru en 1946, et "Traversée de Paris", nouvelle que l'auteur publia en 1947 dans le recueil "Le Vin de Paris".

Ces deux oeuvres brossent un tableau, aussi savoureux que cruel, de la France des petites gens, héros ou traîtres, sous l'Occupation.
Après la guerre, elles inspirèrent des cinéastes. En 1956, "La traversée de Paris", film de Claude Autant-Lara, offrait des rôles truculents à Gabin, Bourvil et Funès ; en 1958, on retrouvait Bourvil dans "Le chemin des écoliers" de Michel Boisrond ; il jouait alors aux côtés d'Alain Delon, Françoise Arnoul, Lino Ventura, Jean-Claude Brialy...

A son tour, Francis Huster s'empare de ces textes, pour les faire entrer dans la légende théâtrale?

Qu'est-ce qui vous a donné envie de porter à la scène ces deux textes de Marcel Aymé ?
C'est Jean-Louis Barrault qui me confia cette mission en 1989. En 1947, lui-même avait monté "Etat de Siège", une adaptation de "La Peste" de Camus, donnée au théâtre Marigny à Paris. Ce fut un échec total.
Barrault en conclut qu'il fallait adapter ce roman sous forme de monologue. C'est-ce que je fis en 1989. Effectivement, j'ai rencontré un vif succès avec cette forme au Théâtre de la Porte Saint-Martin à Paris. J'y ai joué "La Peste" près de 700 fois.
Aujourd'hui, en présentant "Traversée de Paris", je tiens donc ma parole. Il m'aura fallu vingt ans pour réunir les conditions nécessaires.

Quel rapport voyez-vous entre Marcel Aymé et Albert Camus ?
Ces deux auteurs parlent de la même chose. Dans "La Peste", Camus le fait sous forme de métaphore, celle des rats. Avec "Le Chemin des Ecoliers" et "Traversée de Paris", Marcel Aymé dénonce directement les faits, Pétain, la collaboration...
Ces écrivains sont des « justes » de la littérature. Il fallait les replacer dans la légende théâtrale.
C'est-ce que voulait Jean-Louis Barrault. Il souhaitait que ces oeuvres passent « du livre » « au vivre » : du "L" de Lucidité, Lumière et Liberté de jugement, qui sont propres au livre, au "V" de Vie, ce que crée l'acteur sur scène.

Comment a-t-il été possible de réunir deux textes en une seule adaptation ?
"Le Chemin des Ecoliers" raconte l'histoire de deux enfants qui font du marché noir. Dans "Traversée de Paris", ce sont deux adultes, Martin et Gandgil, qui le font. On retrouve dans les deux récits les mêmes personnages, comme celui de la jeune fille juive par exemple.
Au fond, ces textes constituent une même oeuvre où Marcel Aymé livre son message politique.
En les jouant, je voulais rendre justice à son courage, à sa grandeur d'âme, à son génie d'écriture. Je m'en explique en ouverture du spectacle. Je donne les raisons politiques, artistiques et philosophiques qui m'ont amené à réaliser ce projet.
A Bellac, j'aurai aussi des choses tout à fait incroyables à dire à propos de Jean Giraudoux, natif de cette ville.

Donneriez-vous un sens particulier au fait de jouer à Bellac ?
Bellac est un haut lieu du théâtre. Je m'y sentirai dans les pas de Louis Jouvet qui initia son festival, aujourd'hui l'un des plus anciens de France. Y jouer a beaucoup de sens pour moi.

On vous voit au théâtre, au cinéma, à la télé. Vous êtes metteur en scène, réalisateur? Vous venez d'être nommé à la tête des Tréteaux de France. Comment vous situez-vous avant tout ?
Je me suis toujours senti un acteur de théâtre, qui fait du cinéma ou de la télévision. Quand je fais de grandes sagas pour la télévision par exemple, cela me sert à nourrir mes projets de théâtre.
Jouvet et Barrault faisaient la même chose, avec le cinéma.
Aujourd'hui, en prenant la direction des Tréteaux de France, l'acteur que je suis devient le chef d'une troupe itinérante. Molière et Shakespeare n'étaient-ils pas acteurs avant tout ?
Cela fait très longtemps que je désire fonder une troupe dans cet esprit, une troupe faite pour sillonner le monde !

A quoi sert le théâtre ?
A défendre des valeurs, une idée de la dignité humaine à travers les textes des poètes. Le théâtre n'est pas un divertissement, même quand on joue Sacha Guitry, comme je le fais actuellement au Théâtre de la Gaité Montparnasse.
Par ses deux visages, le rire et les larmes, le théâtre sert à libérer l'être humain. Ici, le rire n'invite pas à fermer les yeux mais, au contraire, à les ouvrir. Le théâtre sert à dire cette immense plaisanterie qu'est la vie. Il fait partie de ces aventures magnifiques, qui peuvent donner du sens à notre passage sur terre.

Muriel Mingau

revenir aux articles