Symphonie pour un seul homme
Neuf ans après la création de « Putzi » au théâtre Antoine, le comédien reprend la vie du musicien qui le fascine pour un exercice en solo d'une belle densité intellectuelle et sensible.
C'est dans une trilogie qu'il désigne comme une trilogie de la révolte que Francis Huster inscrit ce nouveau texte qu'il consacre à Gustav Mahler. L'actualité récente en Autriche colore de troublantes lueurs ces adieux du compositeur et chef à l'orchestre de Vienne.
Se pliant à une structure musicale, Francis Huster a composé cette pièce pour voix seule en cinq mouvements. On y entend Mahler s'interroger sur le sens de la musique, de l'art en général, sur son pouvoir face aux violences du monde et de son temps en particulier. On entend cet homme de culture juive s'interroger sur le sens des décisions que la vie le contraignit de prendre. On entend un homme blessé qui s'adresse à ses musiciens comme à des frères : ce qui n'interdit pas la haine, le ressentiment, mais aussi ni l'amour ni l'humour.
Plus concentré que « Putzi » qui, mettant en scène les proches de Gustav Mahler, était une pièce de facture plus classique prenant en écharpe toute la vie de cet artiste unique, « Huster Mahler » se concentre donc sur les douloureux adieux, salut ultime et sans pirouettes, sans concession mais se clôt sur un rythme et une tonalité plus douloureuse encore puisque l'on retrouve la figure de l'enfant morte trop tôt, la délicieuse, la jeune adorée dont la disparition constitue le noyau irradiant d'une vie de lumière et de nuit.
Loin du principe de « la Peste » qui donnait voix à des dizaines de figures, ici, seul Gustav Mahler s'exprime. C'est un personnage combattant qui souffre et désespère mais dont rien jamais ne pourra émousser la formidable puissance poétique.
Porté par un texte qu'il a lui-même écrit, Francis Huster donne à son interprétation cette couleur hallucinée qui fait qu'on oublie parfois que l'on est au théâtre et que l'on se prend à s'imaginer être l'un de ces musiciens qui, dans la fosse, inlassablement, répètent et écoutent, subjugués et secoués, la voix douloureuse d'un intraitable génie. Indestructible et tellement vulnérable pourtant.
Un décor très sobre, de belles lumières, peu d'effets, un travail sur le son d'une discrétion efficace, et parfois ces bouffées de musique qui nous chavirent (Bruno Walter à la tête de l'Orchestre Philharmonique de Vienne, notamment), tout ici se donne sous le signe d'une grande rigueur qui n'étouffe jamais l'émotion. Interprète étonnant, sachant passer d'une humeur à l'autre sans sacrifier la cohérence du « personnage », Huster impressionne. Et l'on ne peut qu'admirer cet autre talent qui s'affirme : celui de l'écriture.
Armelle Heliot
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