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11 décembre 2004 - l'humanité


« Il n'y a plus de différence entre fiction et réalité »


Francis Huster, comédien (les Dames de la Côte, Zodiaque, Julien l'apprenti, le Grand Patron).

"Sans la fiction, la télévision, c'est le Titanic. La télé est comme un confessionnal : en voyant la misère du monde, les guerres, les atrocités, les injustices, c'est comme si le monde entier s'y confessait. Et le public les absout. La télé est une justification permanente de la violence et de l'horreur. Et la fiction, un masque qui divertit, qui somnambulise, qui illusionne. C'est une immense entreprise de prestidigitation pour qu'on oublie qu'on se dirige tout droit vers l'iceberg. Sans la fiction, et sans cette mondiale entreprise de mystification magique, tout exploserait.

Aux États-Unis, Alias, Urgences, les Sopranos, NYPD, en France ou en Italie, la fiction impose un monde qui n'est pas réel. On ne fait plus de différence entre réalité et fiction : les Schwarzenegger, Bush ou Clinton ne nous proposent-ils pas une sorte de fiction permanente ? Nous, comédiens, nous nous posons beaucoup de questions sur le sujet.

Cela dit, la télé est un média tout jeune. Je suis persuadé que de grandes oeuvres artistiques y naîtront. Pour le moment, ça ne peut pas être le cas : elle est hollywoodisée, elle fonctionne sur un système de stars. Notre télévision, et notre fiction, est fortement influencée par la télé américaine. Nous avons les mêmes héros : les flics, les médecins, les familles, les hommes politiques.

J'ai décidé de marcher avec cette fiction-là. Parce qu'elle permet aussi de tourner des fictions avec des moyens considérables, de toucher des millions de téléspectateurs. Ça me permet à la fois de tourner Jean Moulin ou Julien l'apprenti, des fictions qui me touchent au coeur, à côté de fictions récurrentes qui sont calibrées. Je ne suis pas sûr que les acteurs aient intérêt à tourner le dos à la fiction télé.

Sur les scénaristes et producteurs qui râlent : je pense qu'il y a suffisamment de chaînes de télévision pour imposer ce qu'on veut, où on veut. Si un scénariste proposait un récurrent trash à l'américaine, avec tous les risques que ça comporte, je suis persuadé que ça se tournerait. Le problème, c'est que 90 % des scénaristes ne font pas partie du clan des dix scénaristes phares qui imposent ce qu'ils veulent. La majeure partie des auteurs ne sont pas des stars et doivent se plier au calibrage des séries récurrentes. Le problème est le même pour les 90 % d'acteurs qui ne sont pas des stars : à un moment, il faut bien manger...

Après, il y a des raisons au calibrage et une responsabilité des téléspectateurs. Dans un épisode du Grand Patron, par exemple, à l'annonce du cancer d'un personnage, deux millions de personnes ont quitté la chaîne (TF1) en trente secondes. Depuis, il n'y a plus de cancer dans la série. Cela posé, il y a des évolutions, que montrent les feuilletons de l'été, entre autres, comme Zodiaque.

Je respecte les auteurs, j'espère qu'ils vont aller au bout de ce qu'ils veulent créer, mais je comprends les exigences de chaque chaîne, elles n'ont pas le même public. À l'époque de Molière, il existait déjà des récurrents, pour permettre à des oeuvres plus ambitieuses de se monter : Molière a créé le premier récurrent avec Sganarelle, présent dans une dizaine de pièces. Quand le Misanthrope s'est cassé la figure, il a écrit le Médecin malgré lui...

La télévision, qui informe plus qu'elle n'éduque, a un rôle à jouer considérable, et elle va devoir le jouer. Et je pense que c'est la fiction qui va le jouer. Il est temps qu'elle ait une conscience de sa force. Je suis prêt à m'inscrire sur la ligne de départ pour qu'il y ait des fictions politiques. D'ores et déjà, il y a de vraies oeuvres, avec de vrais auteurs. Et beaucoup d'auteurs et de réalisateurs ont le droit de créer, ce qui n'est pas le cas dans d'autres pays."

Caroline Constant

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