Belmondo : Silence ! Il tourne
Encore une fois, il s'est relevé. Comme ressuscité. Á ceux qui le croyaient à bout de souffle, Bébel prouve aujourd'hui qu'il est resté le Magnifique. Les coups durs, les blessures, l'acteur tête brûlée, qui a toujours refusé de se faire doubler, sait comme personne les encaisser. Lorsqu'en 2001 un accident cardio-vasculaire le paralyse, l'empêchant même de parler, le James Bond français accuse le choc. Une mauvaise chute aggrave son cas : il se rebiffe, résiste, se bat. Et sort gagnant. Après avoir recouvré la santé, la star retrouve aujourd'hui sa place, l'unique, celle qu'il a laissé inoccupée six ans. Devant l'objectif, il tient le premier rôle d' "Un homme et son chien", remake d' "Umberto D.", le film du réalisateur italien Vittorio De Sica. Pour cela, il aura fallu toute la persuasion de Francis Huster, cette fois-ci réalisateur, et du producteur Jean-Louis Livi. Le 25 juillet, l'acteur revenait, pour la première fois depuis 2001, face à la caméra : itinéraire d'un monstre sacré et miraculé.
C'est l'histoire d'une journée extraordinaire. De celles que vous n'oubliez jamais parce que vous avez rendez-vous avec un monstre sacré que l'on croyait perdu, éloigné depuis toujours de ces plateaux où l'on hurle "Action !" et "Coupez !". Jean-Paul Belmondo a ici sa place réservée advictam acternam à gauche du dieu de la pellicule. Sauf que, depuis six ans, il avait laissé son fauteuil à cause d'un méchant problème cardiovasculaire. "Paralysie faciale et ralentissement de l'activité du côté droit" : le diagnostic froid ne tenait pas compte de l'immense courage et de la personnalité d'un acteur que rien ne peut terrasser. Ce matin-là, mercredi 25 juillet 2007, il revient en force pour des essais filmés qui ont une allure d'une véritable première journée de tournage. Moteur associé.
11h15, Vaucresson, banlieue chic de l'ouest parisien. Il faut planter le décor. Trois camions garés dans l'allée d'une villa, des câbles électriques gros comme le pouce, qui serpentent un peu partout, grimpent le long des escaliers jusqu'au dernier étage où l'une des pièces a été transformée en chambre de bonne un peu austère. Un lit, un fauteuil, une caméra. Et un réalisateur monté sur ressort : Francis Huster qui a eu l'idée de ce projet il y a presque trente ans. Un monsieur patient, donc. Il vient juste de mettre en boîte les essais avec Lisa Masker, 19 ans, castée au cours Florent, qui tiendra le rôle de la bonne, le seul être humain à témoigner encore un peu d'affection au héros du film. Huster nous aperçoit : "Ah, vous êtes là, eh bien allez où vous voulez, tout vous est ouvert." Puis il lance au producteur Jean-Louis Livi :"La petite est formidable, on ne s'est pas trompés !". La petite, elle, n'en revient toujours pas. Elle n'a dit à personne qu'elle avait été choisie pour donner la réplique à un mythe vivant. Par superstition. Mais elle ne semble pas faire de complexes. Un chauffeur est passé la prendre à 6h45 au métro La Courneuve. Depuis, elle attend l'évènement de pied ferme. Jean-Louis Livi et Francis Huster échangent quelques regardent complices. Eux aussi attendent ce moment avec impatiente.
Tout a commencé quand l'acteur, désireux depuis longtemps de passer une nouvelle fois derrière la caméra, est allé rendre une petite visite au producteur qui n'est pas près d'oublier cet instant : "A peine entré dans mon bureau, il m'a tendu le DVD d' "Umberto D", le chef-d'oeuvre de Vittorio De Sica, et il m'a dit : "Si tu ne pleures pas plus de trois fois ne me rappelle pas !" Du Huster tout craché. Les larmes de Jean-Louis ont scellé le destin du projet. Pour Livi, c'était oui. L'aventure aurait pu être belle sans franchir le cap de l'exceptionnel quand Francis Huster a émis sa seule exigence : "Ce sera avec Jean-Paul Belmondo ou ça ne se fera pas." Le rêve éveillé pouvait commencer.
Retour à Vaucresson. Il a fallu du temps pour négocier les droits de remake et les enlever aux Américains. Pour travailler sur l'ambiance, sur la connivence entre les comédiens et sur la capacité du chien, un séduisant bâtard qui tiendra une place importante dans l'histoire, à être un vrai cabot. Il se nomme Clap. Ça ne s'invente pas.
11h30, le soleil fait une percée à travers les nuages, le temps se dégage dans la chambre de bonne aux fenêtres assombries. L'air semble d'un seul coup vibrer à l'intérieur de la villa, des voix résonnent côté jardin : il arrive, il arrive ! Le messie. Il apparaît au détour d'une haie, accompagné de Natty, son épouse, de son chauffeur et de son maquilleur, ses apôtres. Il s'appuie sur une canne de la main gauche, la droite reste publiquement dans la poche du blazer gris. Il gravit lentement les quelques marches qui mènent au salon, lève la tête, le visage est bronzé, l'effort est évident, et puis Jean-Paul Belmondo, parvenu en haut de l'escalier, sourit et la pièce s'illumine. Miracle : il est plus beau que jamais.
12 heures, tout le monde se déplace désormais sur la pointe des pieds. A l'étage, Francis Huster consulte son story-board. Il a dessiné durant quatre mois tous les plans du film. Un boulot de fou furieux. Dans une pièce adjacente, Jean-Paul et Natty regardent sur un écran de contrôle les essais tournés quelques minutes plus tôt avec Lisa Marker. La tête posée dans sa main gauche, Jean-Paul, figure sculpturale, ne quitte pas l'image du regard. "C'est bien." Pas un mot de plus. Le compliment est déjà énorme.
Francis Huster lui présente une à une toutes les personnes qui travaillent sur le plateau, du chef opérateur au moindre machiniste. L'acteur a un sourire pour chacun. Il s'est changé. Il porte un costume gris, un gilet sur une chemise blanche et une cravate noire qu'il va rapidement desserrer à la demande du metteur en scène. Il prend quelques instants pour immortaliser la scène devant l'objectif du photographe Richard Melloul. Complicité évidente, Francis Huster virevolte d'une pièce à l'autre, simplifie tout sur son passage, vérifie le cadre de la caméra. Il est midi trente, à Jean-Paul Belmondo d'entrer en scène. La phrase rituelle est alors prononcée, puis relayée dans les escaliers et jusqu'au fond du jardin : "Silence on tourne, moteur demandé." Phrase inutile cette fois, l'émotion est trop forte. Quand Jean-Paul Belmondo s'assoit dans la lumière, les yeux dans les yeux avec la caméra, plus personne ne respire. Seul son maquilleur personnel, Charly Koubesserian, ose faire quelques pas vers le fauteuil pour aller éponger légèrement le front de la star. Silence religieux de nouveau. Lisa Marker, assise hors champ, sur le lit, lance la première réplique :
" Comment en êtes-vous arrivé-là ?
[Long silence, mais le regard qui finit par se perdre dans les limbes en dit long.]
- Je n'ai jamais pensé au lendemain.
- Elle vous trompait, votre femme ?
- Souvent. Mais je l'aimais quand même.
- Ah bon ? Et vous, vous la trompiez ?
- Moi ? Jamais. Sauf quelquefois."
Francis Huster demande qu'on laisse tourner la caméra jusqu'à la fin du chargeur. Jean-Paul Belmondo joue avec elle, la toise, l'évite, la charme, la sonde. Miroir, miroir... Aucun bruit ne vient troubler ce moment qui parait irréel.
Hors champ, à moins de 2 mètres de la scène, Jean-Louis Livi s'est adossé au mur. L'émotion l'a envahi. Il couve Jean-Paul Belmondo du regard, l'air perdu, entre extase et tendresse. Comme s'il surveillait les premiers émois d'un nouveau-né. Et c'est, de fait, une renaissance à laquelle nous assistons. Les prises se multiplient et l'on se prend à craindre qu'elles n'épuisent l'acteur. C'est tout le contraire qui se produit. Il se régénère de minute en minute. Se lève, se rassoit sans se servir de sa canne, ponctue chacun de ses mouvements d'un petit "hop là !". Bon Dieu, quelqu'un a réveillé le Bébel qui sommeillait ! Huster hurle au génie et, une fois les essais terminé, se lâche : "Le fait qu'il soit diminué fait partie du jeu, du naturel, c'est la vérité, on ne trichera pas. Il est à nu et c'est ce que je veux pour ce film car, dans cette noirceur et dans le désenchantement de tout, ce personnage ne possède plus rien sinon sa dignité. Jean-Paul revient comme Brando dans "Le parrain", c'est dément. Vous avez vu ce vécu qu'il nous communique !"
Le petit bémol à la belle histoire du jour est apporté par Jean-Louis Livi qui patiente encore pour boucler son montage financier. Le plan de travail d'un tournage qui s'annonce historique et devrait durer douze semaines en dépend. "Je tiens à rendre hommage aux responsable de Canal + qui nous ont donné immédiatement leur accord. Á TF1, Patrick Le Lay et Etienne Mougeotte étaient enthousiasmés à l'idée de retrouver Belmondo sur grand écran, mais ils ne sont plus là. France 2 a également le projet en main et l'accueil chaleureux qui lui a été réservé par Patrice Duhamel, directeur des antennes de France télévisions, et Pierre Héros, directeur général de France 2 cinéma, est de bon augure. Les télévisions doivent bien ça à Jean-Paul." L'indignation n'est pas loin. On ne laisse pas un Belmondo qu piaffe dans les starting-blocks. Ça ne se fait pas. D'autant que sa rentabilité en prime-time n'est plus à prouver.
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