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1er octobre 2001 - le figaro


« Raskolnikov n'a pas d'âge »


L'échec de son spectacle l'an passé l'a poussé à revenir au répertoire dramatique. Il incarne cette fois, sous la direction de Robert Hossein, le héros de "Crime et Châtiment" de Dostoïevski. Aminci, affûté, les cheveux sans un poil blanc, le comédien s'est fait une silhouette d'étudiant affamé. Il analyse son travail et le sens de l'œuvre.

Il y a un an, vous parliez de transformation d'image, d'évolution vers le répertoire comique. Où en êtes-vous aujourd'hui ?
J'ai commis une erreur épouvantable. Ce n'est rien de dire que je me suis trompé. Ce fut Waterloo, et j'en suis le seul responsable. Après avoir été fou de rage, je me suis dit qu'il était temps d'arrêter mes conneries et de tenir mon emploi. Il n'y a que ma fille qui sait que je suis l'homme le plus drôle du monde.

Comment vous en êtes-vous sorti ?
J'ai d'abord été au quatrième dessous. Je ne voulais plus rien faire et je pensais abandonner le théâtre. Puis mes proches, Cristiana et ma fille m'ont tenu la tête hors de l'eau et je me suis dit que je devais prendre ma revanche. Quand Robert Hossein m'a proposé Raskolnikov, j'étais prêt à nouveau à remonter en scène.

Ne vous trouvez-vous pas trop expérimenté pour le rôle ?
C'est ce qu'a pensé tout de suite Jacques Weber à qui Robert Hossein proposait le rôle de Porphyre. Son idée de départ était de nous réunir tous les deux. Jacques Weber a décliné l'offre. Ensuite, Robert a songé à Ruy Blas avec Belmondo dans Don Cesar de Bazan et Weber dans Salluste. Mais là, on avait un siècle de trop à nous trois. Hossein est donc revenu à son idée première, Crime et Châtiment. "Tu viens ?", m'a-t-il demandé. Je n'ai pas hésité. Raskolnikov n'a pas d'âge. C'est Dostoïevski qui parle par sa bouche mais il faut être crédible physiquement. J'ai perdu dix kilos.

Pensiez-vous à ce rôle ?
Je devais le jouer à ma sortie du Conservatoire. Robert Hossein me l'avait proposé alors que je passais le concours de fin d'année. A l'issue de cet examen, Pierre Dux m'a invité à entrer à la Comédie-Française. A l'époque j'étais très lié avec Jacques Weber et on avait rêvé sur notre éventuelle entrée dans la troupe. Moi, j'ai signé. Pas Jacques. Du coup, il a joué Raskolnikov dans le Crime et Châtiment monté par Robert Hossein à Reims.

Aujourd'hui, prenez-vous votre revanche ?
Le Crime et Châtiment mis en scène aujourd'hui par Robert Hossein est bien différent de celui qu'il avait présenté avec Jacques Weber. A l'époque, il proposait des fresques, il faisait un théâtre de grand spectacle qu'un Raymond Rouleau aurait pu signer. Aujourd'hui, il s'est affranchi de toute paternité. Il met en scène à la russe comme Strehler mettait en scène à l'italienne. On joue brutal.

On a l'impression que vous faites partie de la galaxie Hossein. Et pourtant c'est la première fois que vous jouez sous sa direction. Comment expliquez-vous cette complicité ?
L'aventure de Robert Hossein à Reims coïncide avec mon entrée, celle de Jacques Weber, de Jacques Spiesser, d'Isabelle Adjani dans le métier. Nous étions très liés. A tel point qu'Isabelle Adjani et moi avons passé les auditions pour Roméo et Juliette que Robert Hossein mettait en scène. Je m'en souviens encore. C'était à l'Odéon. Adjani a été magnifique. Robert pleurait au fond de la salle. Malheureusement Hossein avait déjà promis le rôle de Juliette à Pascale Rivault. Notre couple a été remercié. C'est ainsi que je n'ai jamais travaillé avec Robert.

Aujourd'hui, comment répétez-vous avec lui ?
Notre entente est merveilleuse. Elle me rappelle celle que j'ai connue avec Zeffirelli par exemple. Il joue tous les rôles. Il s'assoit au troisième rang et il nous dirige comme s'il avait une caméra. J'ai l'impression de jouer en gros plan. Il joue sa tête sur ce projet et moi aussi. On répète texte su, costume prêt, accessoires en scène. Rien n'est laissé au hasard. Je suis fou de joie.

Comment vous sentez-vous dans la peau d'un criminel ?
Je me fais peur à moi-même. Je parle droit dans une tessiture baissée d'un ton. Quand j'entre en scène, une hache à la main, le public n'en mènera pas large. On pense qu'il est cinglé. Raskolnikov est avec Hamlet, Cyrano, Lorenzaccio, rôles que j'ai abordés, tourmenté par le bien et le mal. Ces personnages sont quatre cavaliers de l'apocalypse. Si Dieu existe, il n'a qu'à se montrer, voilà ce que disent ces quatre princes noirs et si Dieu n'existe pas, tout est permis.

Quelle erreur faut-il éviter ?
Raskolnikov est un caméléon. Ses états d'âme varient sans cesse. Il change de peau devant chaque interlocuteur. L'erreur serait d'en faire une lame de couteau. A l'inverse d'Alceste qui impose une note et la bonne, si on se trompe, on ne peut pas se rattraper au fil de la représentation, Raskolnikov demande une adaptabilité de tous les diables. Il est différent à chaque scène.

Avez-vous tiré un trait définitif sur vos ambitions de directeur de théâtre ?
Je finirai peut-être dans la peau d'un directeur, mais d'un directeur de théâtre privé. C'est ma seule certitude.

Marion Thébaud

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